La genèse de Viva Verdon
Avant d’être un film, Viva Verdon est une itinérance en trail autour du plus grand Canyon d’Europe. Inspirée d’une trace existante, cette découverte du territoire à la force des jambes est le résultat d’un long chemin de réflexion sur la pratique du trail et du rapport au territoire en tant que sportif. Retour sur la genèse de Viva Verdon.
Il y a un moment, dans les derniers kilomètres d'un trail, où le corps ne pense plus. Les jambes tournent seules et l'esprit flotte quelque part entre la fatigue et l’hallucination. C'est dans cet état-là, en juillet 2024, quelque part sur les hauteurs de Courmayeur, que je ne savais plus où je courais.
Pas au sens cartographique. Je connaissais le tracé, les cols, les ravitaillements. Mais le territoire lui-même, ce qu'il porte, ce qui s'y joue, les gens qui y vivent, les histoires enfouies sous les pierres, tout ça m'était parfaitement étranger. J'avais payé mon dossard, j'avais suivi le balisage et j'allais repartir. Comme si la montagne n'avait été qu'un décor tendu derrière une performance. Cette pensée m'a traversé avec la netteté d'un courant d'air froid en altitude. Désagréable, car les courses nous ont tant données, j’ai ressenti sur le moment l’envie d’autre chose.
Le trail, dans sa version “grande course”, a parfois une façon bien à lui de nous déposséder du territoire. On y vient en nombre, pour un chrono, une ambition, on y cherche une certaine forme d'épuisement libérateur. Et la montagne, elle, accueille tout ça sans rien dire. Elle est là, immense et indifférente, pendant qu'on la traverse.
Je me suis demandé depuis combien d'années je faisais ça. Combien de massifs j'avais traversés sans en retenir autre chose que des données GPS et des temps de passage. Combien de sentiers j'avais foulé sans jamais m'arrêter pour demander à quelqu'un : “mais vous, qu'est-ce que vous faites ici ? Qu'est-ce que vous défendez ? Qu'est-ce qui vous retient sur ce territoire ?”
Il y avait quelque chose de triste dans ce constat. Et quelque chose d'excitant, aussi, parce qu'une question bien posée contient déjà en elle la forme de sa réponse.
L'idée du film Viva Verdon est née de là.
Pas d'une ambition cinématographique, pas d'un projet soigneusement planifié. Plutôt d'une sensation physique, d'un malaise, d'une envie de faire autrement.
Ce que j'imaginais, c'était un trail qui inverserait les codes : pas de chrono, pas de classement, pas de balisage artificiel. Une itinérance. Une façon de courir qui obligerait à ralentir, à regarder, à aller vers les autres. Un trail où l'on traverserait un territoire plus en conscience et avec curiosité, tout simplement.
Et pour que cette itinérance ait un sens, il fallait un territoire. Un territoire que je connaissais un peu mais pas assez. Proche, mais suffisamment mystérieux pour que le voyage soit réel.
J'ai alors instantanément pensé au Verdon.
Il y a dans les gorges du Verdon quelque chose d'à la fois spectaculaire et discret. L'eau a creusé là un canyon vertigineux que des millions de gens viennent admirer depuis les belvédères. Mais derrière les falaises et les eaux turquoise, il y a des villages, des éleveurs, des gens qui ont construit leur vie ici.
C'est exactement ce paradoxe qui m'intéressait. Le Verdon comme métaphore de tout ce que le trail m'avait parfois fait rater : un territoire qui se donne facilement en surface et qui garde ses vraies histoires pour celles et ceux qui prennent le temps de s’y pencher.
En août 2024, j'ai répondu à l'appel à projet du Xplore Alpes Festival. J'ai écrit une note d'intention dans une chambre d'hôtel, entre deux routes, avec encore dans les jambes les kilomètres de Courmayeur. J'ai été sélectionné, j'ai pitché le projet, j'ai rencontré des professionnels du cinéma qui m'ont appris en quelques jours ce que j'aurais mis des mois à comprendre seul. Et puis, quelques semaines plus tard, la réponse est tombée : j’étais non retenu.
Je me souviens de cet email avec une précision étrange. La déception avait le goût exact d'une sortie ratée sur les sentiers. Quelques semaines à digérer, à tourner en rond, à me demander si le projet avait vraiment de la valeur ou si je m'étais raconté une histoire.
Et puis, comme souvent dans ces moments-là, quelque chose s'est remis à tourner dans ma tête : “est-ce que je croyais assez à ce projet pour le porter seul ?”
La réponse était oui. Elle l'avait en fait toujours été.
Le Verdon, lui, s'imposait comme une évidence. Pas un territoire découvert pour l'occasion, je l'arpentais depuis près de deux ans et demi, par fragments, par saisons. Assez pour en saisir la texture, pas assez pour prétendre le connaître. C’était parfait pour faire ce film, l’alignement de planètes arrivait.
Il restait à trouver le sentier. Mais il existait déjà : tracé par Stéfano, éco-garde et technicien randonnée au Parc naturel régional du Verdon. Près de cent vingt kilomètres en boucle autour des grandes gorges, de village en village : Moustiers, La Palud, Rougon, Castellane, Trigance, Aiguines.
Avant de tourner, il a fallu préparer. Avec Maxime, on a fait les repérages, baliser le terrain, comprendre ce que la caméra pourrait attraper et ce qu'elle raterait forcément. On s'est aussi préparé physiquement. Une itinérance de cette ampleur ne s'improvise pas, même pour quelqu'un qui court en montagne depuis des années (d’ailleurs merci à Run Motion Coach, notre partenaire pour leur superbe app d’entrainement !). Le corps doit être prêt à encaisser les sentiers techniques du Verdon, avec du matériel sur le dos.
L'équipe de production a changé en cours de route. En mai 2025, à quelques semaines du tournage, on a décidé d’embarquer avec Antoine Schmidt et Damien Largeron. Une rencontre tardive et un risque assumé de tout réorganiser à la dernière minute. Mais le message du film leur a parlé et c'est souvent là que se joue l'essentiel. On a décalé nos dates, revu la logistique. Et finalement, on a tourné deux jours dans le Verdon. Les images étaient enfin dans la boîte.
Le financement, lui, a constitué un parcours du combattant. On avait choisi de ne pas chercher d'argent avant de démarrer ce projet, un pari audacieux. Des partenaires ont finalement répondu présent. D'autres ont pris plus de temps. Et pour boucler la post-production, on a lancé une campagne de financement participatif. Elle a réussi après des efforts titanesques qui nous ont tous coutés quelque chose. Mais, comme on le dit souvent : dans ce monde, on n’a rien sans rien.
Reste le montage. L'étape où l'on découvre ce qu'on a vraiment filmé et tout ce qu'on n'a pas pu mettre dans le film. Deux ans de rencontres dans le Verdon dont chacune aurait mérité une heure entière dans le film. Des histoires qui débordent du cadre. Des voix qu'on entend dans les rushes et qu'on doit, à regret, laisser en salle de montage.
“J’avais toujours rêvé de faire un film. Finalement, je me suis aussi retrouvé à réaliser un deuxième rêve : celui d’être, pour un temps, journaliste.”
C'est de cette matière-là qu'est né un magazine. Pas un bonus, pas un supplément, mais une extension. Le magazine Viva Verdon rassemble tout ce que le film ne pouvait pas porter, mais que le récit écrit peut recevoir. Un film, un magazine, deux formes qui se répondent et se complètent. Le film donne à voir. Le magazine, lui, donne à lire ce qu'on ne voit pas.



